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Espace Manche et Brexit (2017)
Quelles nouvelles pages possibles pour la Normandie ?
Auteur : Pascal Buléon

Le Brexit a retenti comme un coup de tonnerre dans le ciel de l'Europe en juin 2016, mettant un coup d'arrêt à l'intégration de la Grande-Bretagne dans l'espace européen amorcée dans les années 1970.

La négociation de sortie n'a pas commencé, elle sera longue, on est bien loin d'en connaître tous les contours et surtout l'aboutissement. Néanmoins, il est possible de réfléchir aux trajectoires possibles que l'espace Manche, et une de ses régions, la Normandie, peuvent prendre sous les répercussions de cet événement de divergence majeure.

1. Un couloir maritime mondial

Deux grands phénomènes déterminent très fortement la mer de la Manche de façon durable. Le premier est de dimension mondiale : la mer de la Manche est le couloir maritime mondial le plus fréquenté du monde. Un quart du commerce mondial y transite. On en prend encore plus la mesure en rappelant que 80 % des échanges mondiaux de marchandises s'effectuent par voie maritime ; aussi un quart de ces 80 % représente une partie considérable des échanges à la surface du globe. Un bateau de plus de 300 tonnes entre ou sort toutes les 3 minutes. Tout cela au travers d'une mer de 165 km de large à l'entrée de l'Atlantique et de 43,5 km au niveau du Détroit.

Bateaux et Tunnel lient de façon intense

Le second phénomène est également de l'ordre des échanges : ce sont les très nombreuses liaisons qui relient les îles britanniques au continent, nombreuses et intenses. Il existe peu d'endroits au monde où les liens maritimes sont aussi nombreux et fréquents : 24 liaisons de Roscoff à Dunkerque.

À ce trafic sur l'eau, il faut ajouter l'extraordinaire réalité qui a pris corps en 1994 : le Tunnel sous la Manche. Rêvé depuis des siècles, le Tunnel sous la Manche fait transiter camions et TGV direct Paris-Londres plusieurs fois par jour. Au total 23 années après son ouverture, entre 9 et 10 millions de voyageurs et plus de 4 millions de voitures et camions l'empruntent chaque année. Les volumes sont tous considérables : sur mer par ferries et sous l'eau par le Tunnel, c'est un camion toutes les 5 secondes qui franchit la Manche.

Dans sa réalité de grand couloir maritime, parmi les évolutions les plus marquantes, il faut relever l'incroyable accroissement de la taille des porte-conteneurs. En 2017, plusieurs navires de 400 mètres de long, transportant entre 10 000 et 30 000 conteneurs circulent en Manche en provenance ou en partance vers l'Asie. À ces navires hors du commun, il faut ajouter des dizaines de porte-conteneurs, des navires spécialisés dans tel ou tel transport, gaz, pétrole, produits chimiques, céréales, etc. Cette augmentation de taille est liée à la massification du transport maritime mondial. D'autres évolutions sont aussi de niveau très international ou mondial : toutes les normes de transport, la plupart des réglementations sont le fait d'organisations internationales de niveau mondial.

D'autres évolutions sont plus caractéristiques de l'espace Manche lui-même : ce sont les dispositifs de sécurité et de surveillance qui se sont progressivement mis en place dans les trente dernières années. Des rails de séparation du trafic et petit à petit des changements essentiels dans le suivi des bateaux et les règles qui se sont inspirés du contrôle aérien : signalement des bateaux, suivi radar de bout en bout, etc. Ces dispositifs sont essentiellement et uniquement binationaux, français et anglais, avec une coordination qui n'a cessé de s'accroître en trente ans.

Les évolutions liées au transport maritime international de niveau mondial n'ont pas de lien avec le Brexit, elles se déploient dans leur propre logique. Le grand couloir maritime qu'est la Manche va continuer d'être ce point majeur sur la carte du monde. Sur l'énorme trafic entre les îles britanniques et le continent, la réponse doit être plus nuancée : le Brexit qui a pour but de se retirer de l'espace commun, pèsera négativement sur ces échanges.

2. Une petite mer franco-anglaise

La mer de la Manche est également une petite mer franco-anglaise, où les aspects historiques, culturels n'ont cessé de s'interpénétrer depuis des siècles, entre entrechoquements guerriers et dialogues culturels. Les ports et les cités des deux rives de la petite mer ont commercé depuis l'Antiquité. Au rythme constant, au bruit de fond permanent des petits cabotages, des pêches, des migrations individuelles ou plus massives et au rythme des pics de relations intenses dont on peut mentionner quelques-uns : cet incroyable débarquement réussi de Guillaume le Conquérant en 1066 et du royaume anglo-normand qui s'en suivra et fondera l'histoire de l'Angleterre, ce non moins étonnant règne d'Aliénor d'Aquitaine (1122-1204) qui la verra gouverner des deux côtés de la Manche, constamment et embarquer et débarquer pour cela à Barfleur deux fois par mois ; la guerre de Cent ans puis plus tard les quatre siècles de conflits qui opposèrent la plupart du temps sur toutes les mers du globe, les royaumes de France et d'Angleterre, le conflit extrême des guerres napoléoniennes, l'Entente « cordiale » qui y succédera quelques décennies plus tard, de Guizot au XXIe siècle, puis les deux tragédies des Première et Seconde guerre mondiales où se retrouveront les deux pays côte à côte.

Une histoire et une modernité en partage

Ce fil continu et ces événements majeurs ont façonné des héritages culturels, des méfiances de voisins proches et des affinités, une mémoire encore vive pour les événements majeurs encore proches. Ainsi les jeunes scolaires anglais sont plus nombreux que les jeunes scolaires français à venir visiter chaque année la Tapisserie de Bayeux, celle-ci fait partie intégrante et consciente de leur histoire. Pour les familles anglaises, le prix du sang versé sur les terres françaises dans les deux guerres mondiales met toujours un affectif fort même si les survivants de la Seconde Guerre mondiale ne sont plus que des poignées.

Tout le XIXe et le XXe siècle ont fait de l'espace Manche pour les deux pays, France et Royaume-Uni, un espace de constructions parallèles, imitées, cousines, et de références culturelles rapprochées. Une partie de la modernité des deux pays, de l'Europe et de sa diffusion internationale s'est construite autour de cette petite mer, sur ses littoraux, entre Londres et Paris et dans des allers-retours incessants.

L'idée même de station balnéaire est née à Brighton dans l'Angleterre victorienne, elle inspira la bourgeoisie française et les milieux autour de Napoléon III. Les bains de mer, les activités de loisirs de bord de mer, les stations balnéaires étaient lancés. Les premières courses de yacht avec règlement sont lancées par des officiers de la Navy en 1815 à l'île de Wight, le Yacht Club du Havre est créé en 1838 et le yachting se pratique aujourd'hui partout dans le monde.

Avant même l'Entente cordiale, Bonington venait peindre les falaises de Normandie et Turner cherchait ses lumières sur la Manche et la Seine. Sur ces rives, autour de cette mer, proches de leurs bases urbaines, dans le côtoiement des populations de ces pratiques modernes du bord de mer, est né et s'est unifié ce phénomène d'esthétique picturale, apprécié du monde entier, qu'est l'impressionnisme.

Ces tendances d'idées, de références culturelles, d'affects individuels et collectifs, sont lourdes et donc de durée longue. Cela ne signifie pas que cet espace Manche serait centre de toutes choses, mais que la dynamique de modernité du XIXe et du XXe siècle, particulièrement entraînée par les villes mondiales que sont Londres et Paris se sont exprimées, ont pris forme, et parfois naissance pour des tendances majeures, autour de cette petite mer franco-anglaise, sur ses littoraux et dans l'intérieur des terres.

3. Une superposition d'activités à gérer

La petite mer franco-anglaise est aussi un espace de superposition extrême de pratiques et d'activités très denses. Sur la mer, le grand trafic Est-Ouest et Nord-Sud cohabite tant bien que mal avec pêche et plaisance. De façon nouvelle, en mer, installations de production d'énergie qui croîtront en nombre, cohabitent avec pêche. Pêche dans une mer peu profonde, au grand nombre d'espèces, qui voit venir des flottilles d'autres pays et qui a fort à faire avec les extractions de granulats, les atteintes à l'environnement. Activités énergétiques qui comptent des centrales nucléaires et des projets d'énergie marines qui se développeront. Un littoral partagé entre cultures marines sur l'estran, activités de loisir et préservation du littoral. Au total une extrême concentration et superposition d'activités parfois contradictoires.

L'apport du travail européen

Cette concentration et cette intensification ont généré une demande de gestion intégrée des zones côtières, de pilotage et de mesures. Chacun des deux pays a cheminé dans sa culture d'organisation propre. Dans la construction européenne des années 1990-2000 se développent des programmes européens avec des acteurs anglais et français qui contribuent à des échanges d'expériences puis à l'élaboration de règles communautaires. Nombre de questions, et au premier rang, la sécurité maritime sont du ressort des États ; progressivement des décisions nationales mais coordonnées, parfois des coopérations, se mettent en place. C'est ainsi que la sécurité en mer, de l'entrée de la Manche au détroit, va profondément évoluer et s'améliorer. Les questions environnementales générales voient des options ou décisions communautaires se décliner dans des décisions nationales et s'imposer sur cette mer et ses littoraux comme sur d'autres. Des incitations et des actions de stimulation de l'Europe vont faciliter des rapprochements d'acteurs et amener à des approches croisées communes. C'est là que l'apport le plus important de l'Europe a été réalisé.

Reprise de lucidité ou poursuite de la fermeture ?

Ce qui peut peser fortement, c'est l'esprit dans lesquelles elles seront conduites, si le Brexit conduit durablement l’État britannique a une forme d'isolationnisme accentué sur le plan relationnel et idéologique, ce sera un frein ; si après cette erreur majeure, le bilatéral franco-anglais est abordé avec ouverture, la trajectoire générale de l'intervention conjointe sur les activités de la petite mer franco-britannique ne seront pas trop affectées.

4. Quelles nouvelles pages possibles pour la Normandie ?

Au bord de la Manche, près de Paris et non loin de Londres, la Normandie est en position centrale. Quelles nouvelles pages est-il possible d'écrire dans ce nouveau contexte ? Le Brexit ouvre bien sûr des incertitudes mauvaises pour l'ensemble du Royaume-Uni et pour l'Union européenne.

La Normandie peut jouer un rôle à sa mesure dans cette nouvelle situation. Face au  repli du Brexit, elle peut être un point avancé de l'ouverture européenne maintenue. La Normandie peut combiner une dimension économique et territoriale à la place particulière qu'elle a dans l'imaginaire et l'affectif d'une couche importante de la population non seulement anglaise, mais britannique, c'est-à-dire écossaise, galloise et irlandaise.

L'ouverture contre le repli : Normandie porte d'entrée d'Europe

La réponse au Brexit, nécessairement ferme de l'Union, doit se conjuguer avec une poursuite, dans les nouvelles règles, des liens humains et économiques nécessaires aux populations, aux activités, aux coopérations à retrouver. Les régions dont la Normandie peuvent jouer un rôle.

La dimension économique se concentre là sur la question de l'accès pour les entreprises du Royaume-Uni au marché de l'Union et sur la présence physique des entreprises britanniques sur le territoire de l'Union. La question se pose pour tous les secteurs de l'économie, et selon les activités, différentes places ou territoires ont des atouts. Deux régions françaises peuvent particulièrement constituer un sas et une porte pour les entreprises britanniques : les Hauts-de-France, au débouché du tunnel, près du détroit et la Normandie. La double caractéristique de son positionnement, près de Paris et au bord de la Manche et donc près du Sud anglais peut faciliter cette position d'accueil privilégiée. Cette ouverture aux entreprises britanniques peut prendre des formes diverses, intégrant la réticence qui a prévalu jusqu'alors à l'égard d'un système administratif différent jugé trop compliqué.

La posture d'ouverture de la Normandie a nécessairement aussi d'autres dimensions que celles concernant les entreprises. Les liens universitaires assez nombreux qui ont mis du temps à se créer, compte tenu du choc du Brexit dans le milieu académique britannique acquerront peut-être une nouvelle valeur, et peuvent être encore renforcés. Les liens culturels s'appuyant sur les profondes et nombreuses racines évoquées précédemment pourraient faire l'objet, au niveau régional et local d'un accent particulier. Des grands moments d'histoire commune, ou d'histoire mondiale partagés, comme les pratiques culturelles, pourraient être l'objet d'actions concertées entre la Normandie et des partenaires britanniques.

La population britannique, toujours nombreuse à venir visiter, séjourner, parfois vivre durablement en Normandie pourrait être destinataire de gestes particuliers qui montreraient l'esprit d'ouverture, d'accueil qui est celui de la Normandie et l'intérêt qu'elle a à ce que ses visiteurs viennent, reviennent, se fassent l'écho du plaisir à être dans cette région et y développent éventuellement une activité.

Le Brexit est un choc et un mauvais coup pour l'esprit de coopération en Europe et pour la stabilité en Europe. Pour l'espace Manche, ce sont les tendances mondiales qui prévaudront pour un couloir d'importance mondiale. Ce sont les flux de personnes et de marchandises entre les îles britanniques et le continent qui peuvent le plus être affectés par le Brexit. Dans ce contexte, la Normandie peut prendre sa part de reprise d'initiative européenne, de réaffirmation d'esprit d'ouverture dans les nouvelles règles qui s'établiront. La Normandie est de façon générale une porte d'entrée de la France ou une fenêtre sur le monde, son histoire, ses activités, sa localisation portent à cela. Dans la situation ouverte par le Brexit, la Normandie peut être une terre d'ouverture, d'accueil, de liens pour tous les Britanniques pour qui le repli n'est pas inéluctable, et l'ouverture, l'Europe, et l'esprit européen des voies d'avenir.


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