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Les îles Anglo-Normandes
Auteurs : Pascal Buléon, Louis Shurmer-Smith

 

Les îles Anglo-Normandes… Jersey, Guernesey, Aurigny, Sercq, Herm, cinq îles, une curiosité en elles-mêmes. Ni totalement anglaises au sens de la « grande terre » comme on appelle la Grande-Bretagne à Guernesey, mais néanmoins si britanniques au total ; de moins en moins normandes, générations après générations, ni un simple entre-deux comme leurs dénominations pourraient le laisser penser.

 

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Les îles Anglo-Normandes constituent une véritable curiosité, historique, économique, sociale, politique, parce qu'elles sont faites de spécificités cultivées et entretenues avec beaucoup de soin et d'opiniâtreté. Elles sont nées d'un oubli de traité marquant un désintérêt français pour le domaine maritime, il y a quelques 800 ans, en 1204. Elles ont depuis gardé un statut particulier au sein et à côté des deux grands royaumes, puis des deux grandes nations d'Angleterre et de France. Aujourd'hui elles n'appartiennent toujours pas à l'Union européenne. Elles ont vécu, de façon assourdie ou parfois aux avant-postes, tous les soubresauts historiques des deux grands pays jusqu'au dernier, celui de la Seconde Guerre mondiale. À quelques encablures du littoral français, elles ont toujours constitué un refuge pour les exilés, ceux des répressions royales, de la Réforme, de la Révolution, des Empires. Le plus célèbre d'entre eux est sans nul doute Victor Hugo, qui du haut de Saint Peter Port à Guernesey, tout en vilipendant le régime de Napoléon III, celui qu'il nommait « Napoléon le Petit », y a poursuivi son œuvre d'écriture pendant quinze ans.

Petites économies rurales et maritimes jusqu'à l'après-guerre, elles ont connu un grand tournant dans le dernier tiers du XXe siècle qui les projette dans l'économie mondiale. Des cinq îles, cette évolution ne concerne que les deux plus grandes, Guernesey et Jersey. Aurigny et plus encore Sercq sont restées hors de cette évolution, elles continuent de développer une personnalité îlienne faite de ruralité préservée, dans un entre-soi de petite société qui, tout en conservant des rapports sociaux d'un autre temps, les adapte insensiblement et progressivement.

Guernesey et Jersey ont toujours une activité agricole, mais les niveaux de rentabilité ont quasiment fait disparaître la forte activité de production sous serres qui avait fait leur réputation après-guerre et qui, après les saisonniers bretons et normands, a fait venir une population portugaise. L'espace est devenu une denrée rare et chère et la grande progression de la construction et de la densité d'occupation, tant d'habitat que d'activité, est une constante menace pour les terres encore agricoles.

La pêche est présente dans les îles. La pérennité de la ressource halieutique, les droits historiques, la souveraineté territoriale si chère aux insulaires, l'importance économique de la pêche dans les parages anglo-normands pour les pêcheurs continentaux, sont autant d'éléments imbriqués et parfois contradictoires qui poussent à l'entente entre voisins. C'est ce que l'on a compris entre Jersiais et Français, qui ont conclu en 2000 un processus entamé par les accords pionniers de 1839-1843 de construction d'une zone dite de la baie de Granville, espace transfrontalier géré en commun. C'est ce que l'on attend sans trop y croire entre Guernesiais et Français, afin de solder une longue série d'incidents qui ont débouché, depuis plus d'une décennie, sur une absence totale de dialogue et une situation totalement figée.

En dépit de cela, la grande activité des îles est toute entière tournée vers le secteur tertiaire. Le tourisme est curieusement une activité qui a régressé. De l'époque victorienne aux années 1970, les îles Anglo-Normandes ont constitué une destination touristique prisée de diverses couches de la population britannique. Le climat, plus clément, l'image de l'île et la traversée, ni trop longue ni coûteuse, en faisait un dépaysement proche, presque dans le prolongement de la côte sud. Cette réalité et cet imaginaire ont été bousculés par la multiplication des possibilités de voyages vers d'autres destinations touristiques à compter des années 1970. Aujourd'hui le tourisme, bien que présent, occupe une place moindre. Par contre, l'immobilier joue un rôle important, mais il n'est encore rien auprès du secteur financier qui dépasse tous les autres.

Jersey et Guernesey ont un secteur financier tout entier tourné vers l'international. Une grande partie des établissements bancaires du monde a affaire avec les filiales et établissements bancaires qui sont installés à Guernesey et Jersey. Aussi étonnant que cela puisse paraître, les dépôts bancaires détenus par les îles Anglo-Normandes sont d'un montant proche de celui de la place financière de Paris, l'une des plus importantes sur le continent et dans le monde.

Le secteur financier des îles Anglo-Normandes, qui est monté en puissance dans la seconde moitié du XXe siècle, s'est d'abord bâti sur une gestion classique de fonds bancaires avec divers allègements fiscaux importants et garanties de discrétion. Au fil des ans, de l'évolution conjointe de la finance internationale et des efforts d'États et d'organismes pour lutter contre le blanchiment, les îles Anglo-Normandes ont cherché à donner des gages de saine gestion et de meilleure transparence tout en conservant leur réputation d'efficacité discrète. Les îles Anglo-Normandes ont continué de s'appuyer sur la gestion de trust et de fonds et ont développé diverses branches d'ingénierie financière. La proximité culturelle avec la grande place financière londonienne et leurs facilités fiscales et juridiques leur ont permis de se faire une place dans les domaines des montages juridiques sophistiqués de sociétés d'assurances et de réassurances.

Cette énorme activité attire des flots d'échanges d'informations et de personnes liées au secteur financier à un niveau dépassant de très loin la taille des petites îles de la Manche. Les flux télécoms, qui sont le support essentiel de cette économie immatérielle, ne sont pas visibles mais le grand nombre de liaisons aériennes témoigne bien de cette étonnante insertion internationale : pas moins d'une quinzaine de chaque aéroport vers Londres et une quotidienne vers Zurich.

À côté de cette réalité extrêmement puissante, tournée vers le monde mais essentiellement offshore, les îles Anglo-Normandes continuent d'être très ancrées dans le paysage maritime et côtier : elles sont une des destinations les plus prisées des plaisanciers anglais et français, l'animation des ports de Saint Peter et de Saint-Hélier constitue une bonne partie du quotidien des îles.

Pêche, conflits d'appropriation des zones maritimes, zones dangereuses et exposées du trafic maritime, vie locale à la dimension de petits territoires, constituent l'un des versants de la vie des îles, l'autre, le secteur financier, s'il est né de cette localisation géographique, s'est développé à un point tel qu'il s'en est presque extirpé, il est vraiment offshore. En Manche, l'offshore n'est pas pétrolier, il est financier.


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